A l’heure où je m’entretiens avec Ali cela fait 3 ans qu’elle vit de manière « nomade ». En 2016 elle accédait, avec l’obtention de son diplôme de kinésithérapeute, à une certaine liberté dont elle nous parlera plus loin. Et en cet automne 2019, tandis qu’elle affronte sa plus longue période sédentaire depuis ces 3 années, elle a accepté de partager avec nous sa vision, son quotidien, ses bonheurs et ses difficultés liés à ce mode de vie. Je commence donc par lui dire un grand merci et…c’est parti.

Ali, qualifierais tu ton mode de vie de nomade ?

Oui, depuis que je suis diplômée. Ceci dit, au cours de mes voyages et au fil de mes rencontres, il m’est apparu que le curseur séparant nomadisme de sédentarité était très variable. Certains, par exemple, voyagent depuis plusieurs années à temps plein en vivant de peu et, à leurs yeux, je peux sembler presque sédentaire. A l’inverse, pour des personnes qui bougent moins, ma vie semble instable et les surprend. Dans mon cas et depuis 3 ans, je passe entre 5 et 7 mois à travailler un peu partout en France et le reste à barouder/voyager.

Alors puisque tu introduis les voyages, peux tu nous décrire à quoi ressemblent tes 6 mois d’explorations annuelles et quelles destinations tu as déjà visitées ?

Je me permets de te corriger car mon exploration, en réalité, s’étale sur les 12 mois de l’année. Cela peut aller de visites à ma famille en France à des parcours à l’autre bout du monde en passant par la découverte de régions de France ou d’Europe que je ne connais pas. Cela peut également aller du trip sac à dos au roadtrip à bord de ma Toyota Aygo. Mais effectivement, mon exploration s’organise différemment selon que je travaille ou non.
Pour la période où l’exerce, j’utilise parfois mes remplacements pour aller rendre visite à ma famille. Sinon je le fais à l’occasion d’une période entre deux remplacements. Ce temps que je me libère entre les remplas me permet d’aller découvrir des petits bouts du monde (en France et ailleurs), de revoir des amis que j’ai connu en voyage et de laisser place au spontané.
Pour te donner un aperçu des périodes où je n’exerce pas, la première année je suis allée en Australie et Nouvelle-Zélande où j’ai voyagé en van. Ensuite, j’ai passé environ un mois aux Pays-Bas en alternant entre ma voiture et le vélo. J’ai enchaîné avec un mois en Angleterre, toujours avec ma voiture, avant d’y débuter un workaway (ndla, workaway est un site qui permet de trouver des hôtes qui t’hébergent et te nourrissent en échange de quelques heures de services rendus chaque jour), en l’occurrence un volontariat dans un centre de méditation. J’ai également fait un tour en Finlande pour assister à un événement kiné.
Enfin, l’année dernière, j’ai réalisé mon plus long séjour : 9 mois en Amérique Latine (Brésil, Bolivie, Pérou, Equateur, Colombie, Uruguay, Argentine).
Pour conclure, car j’aime cet endroit, j’ajoute que je passe une bonne partie de mes étés dans les Landes à alterner les remplacements de mes amis kiné et les moments où je profite.

Trouver sa voie - Interview - Ali - Surf dans les landes
Trouver sa voie – Interview – Ali – Surf dans les landes

Comment t’es venu ce goût du voyage et surtout, comment expliques-tu ton cheminement vers ce mode de vie alternatif ? Est-ce une décision ou plutôt le hasard ?

J’ai la chance d’avoir de grandes sœurs très voyageuses et des parents qui nous ont donné la possibilité d’apprendre des langues étrangères et de partir à l’étranger jeunes. Pour illustrer cette chance, à 20 ans, j’étais déjà allée au Brésil, à Cuba ou encore en Tunisie avec mes sœurs ou ma grand-mère. Mais petite, je ne m’imaginais pas cette vie là. Ni d’ailleurs durant mes études. Je pensais faire médecine donc loin de moi l’idée de voyager. Je ne pensais pas non plus que kiné me permettrait ce mode de vie.
Le déclic est venu grâce au voyage en solo et de la sensation de liberté que j’ai ressentie : pouvoir (enfin) organiser ma vie en toute liberté et de façon globale.

Le déclic est venu grâce au voyage en solo et de la sensation de liberté que j’ai ressentie

Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant « je veux vivre comme ça ». Les expériences que j’ai vécues, petit à petit, m’ont montré que c’était possible et que ça me rendait heureuse. Cela s’est donc fait par étapes en commençant par l’obtention de mon diplôme. En effet, lorsque j’ai été diplômée, j’ai décidé de faire des remplacements. Cela me semblait plus flexible et je ne me voyais pas m’installer en cabinet. Je me suis rendu compte que je pouvais en faire un peu partout en France et ainsi, donner de quoi faire à ma curiosité. En m’installant quelques semaines ou quelques mois à un même endroit, souvent à la campagne, cela me permet de découvrir les lieux via le boulot d’une manière plus authentique qu’en tant que « touriste ». Je parle avec les patients et les autres locaux. Souvent bienveillants – ils me ramènent par exemple des champignons – ils me donnent des conseils sur les endroits à visiter, les activités à faire etc. D’ailleurs, les patients me questionnent souvent pour savoir pourquoi je fais des remplacements. Est-ce parce que c’est dur de trouver un  poste fixe ou parce que je cherche la région où je veux m’installer ? En réalité, ni l’un ni l’autre. Et je crois que ce choix surprend.
Pour ce qui est de la voiture, cela a commencé en Autralie/Nouvelle-Zélande où j’ai voyagé en van. A mon retour, j’avais un remplacement planifié. Je savais que j’étais hébergée le premier mois et qu’après, je n’avais aucune solution de couchage prévue. Je me souviens m’être dit : soit un hébergement se libère, soit j’opterai pour la voiture. Aucun hébergement ne s’est libéré. J’ai donc passé 3 semaines à vivre dans ma toyota Aygo tout en travaillant. Jamais je n’aurais cru ça possible seulement quelques mois plus tôt. Cette expérience a été géniale. C’était un bonheur de vivre avec si peu. L’impression de tout pouvoir faire tenir dans un si petit espace. Cela me rappelle que, petite, je faisais mes cabanes avec de simples cartons. Je crois que j’aime bien les tout petits cocons (rires).

Trouver sa voie - Interview Ali - Malgré ses 1,72m elle parvient à vivre dans sa toyota Aygo tout en travaillant
Trouver sa voie – Interview Ali – Malgré ses 1,72m elle parvient à vivre dans sa toyota Aygo tout en travaillant
photo : wikipedia

Alors d’un point de vue pratique, quand on vit dans sa voiture, comment on s’organise côté hygiène et nourriture ?

Ma première expérience de 3 semaines s’est faite dans les Landes. J’avais donc accès aux douches de plage. Mais même lors de mes voyages, je n’ai jamais galéré à trouver de quoi me doucher. J’ai la conviction que face aux contraintes, on trouve toujours des solutions. Par exemple se doucher avec l’arrosage automatique dans les champs. Je trouve ça grisant !

Trouver sa voie - Interview Ali - nomadisme, on trouve toujours des solutions pour se doucher, par exemple un arrosage automatique
Trouver sa voie – Interview Ali – nomadisme, on trouve toujours des solutions pour se doucher, par exemple un arrosage automatique
photo : wikipedia


Lors de mon séjour en Angleterre, il faisait plus froid et il pleuvait donc pour la douche en extérieur c’était compliqué. J’avais par contre la chance d’avoir des connaissances de voyage qui me permettaient d’en prendre une au moins un jour sur deux avant de débuter mon volontariat.
Côté nourriture, je ne suis pas compliquée. J’achète des choses saines mais je fais facilement des concessions sur le goût.
Concernant ces points, j’ai la conviction que le corps sait s’adapter, créer ses défenses et que dès lors que tu le respectes suffisamment, ça le fait. Tu vois le slogan petit bateau «À quoi ça sert d’avoir des vêtements si l’on ne peut rien faire dedans» ? Il me semble que pour le corps c’est pareil, qu’il faut l’utiliser dans tout ce qu’il peut nous offrir et ne pas trop l’aseptiser comme on aurait tendance à le faire.

Tu vois le slogan petit bateau «À quoi ça sert d’avoir des vêtements si l’on ne peut rien faire dedans» ? Il me semble que pour le corps c’est pareil, qu’il faut l’utiliser dans tout ce qu’il peut nous offrir et ne pas trop l’aseptiser comme on aurait tendance à le faire.

On voit donc que côté hygiène et nourriture, tu t’accommodes très bien de cette vie. Y-a-t-il d’autres aspects qui te conduisent à des concessions? En particulier, comment gères-tu le lien aux autres en bougeant souvent ?

Comme je l’ai dit avec l’exemple de moi petite jouant dans un carton, je ne suis pas très attachée au confort. Plus exactement, je trouve mon confort dans un certain minimalisme, et la voiture était pour moi parfaite. Au départ, après une journée de travail, j’aurais pu être tentée de rentrer dans un chez moi confortable (canapé, douche, toilettes, cuisine, wifi…). Mais finalement, le fait de ne pas avoir accès à ce confort « enlisant » s’est avéré être plus ressourçant. Tu vas à la plage, tu te douches dehors, tu te ramènes à des sensations concrètes, des sensations corporelles.

J’ai parfois le sentiment de renoncer un peu à la famille et notamment mes neveux et nièces. Mais mon mode de vie me permet de compenser car je peux choisir de passer une semaine entière avec eux pendant qu’ils sont en vacances.

Concernant le lien aux autres, on le voit autrement. En voyageant, on sent des choses. On sent que cette personne là, on ne la reverra pas. On espère des choses : par exemple de revoir telle ou telle personne. Parfois ça se fait, parfois non. Mais je me questionne sur ce sujet. J’ai le sentiment qu’on valorise les relations un peu à l’aune de leur durée alors que d’autres aspects sont à valoriser. Pour être honnête, c’est difficile de répondre à cette question. Je sais que j’ai peur d’être déçue par les gens et sans doute que ce mode de vie me permet la juste implication dans les relations pour ne pas l’être.
Mais de vivre dans une voiture ou avec un sac à dos, cela t’oblige à être souvent dehors et du coup, à rencontrer énormément de monde. De nature sociable et via mes activités, je tisse des liens un peu partout et ça me va.

De ton point de vue, tout le monde pourrait-il vivre de cette manière ?

J’entends souvent des gens dire qu’ils ne pourraient pas. Avant d’avoir expérimenter les 3 semaines dans ma voiture, je n’aurais jamais cru cela possible, surtout en bossant. Mais l’expérience ouvre les yeux. C’est comme en matière de nourriture, il faut goûter et goûter encore pour savoir et évoluer. C’est sûr que si tu veux une douche chaude garantie tous les matins, tu ne choisis pas cette vie là. Si tu veux faire toutes les attractions touristiques dans les pays que tu visites, c’est sûr que tu ne voyages pas comme je le fais ni avec le même budget. Mais beaucoup des limites sont des peurs et des croyances. Des pensées qui, le plus souvent nous nuisent. Je crois à la puissance de l’intention. Avec du temps et à coups de petits changements internes, presque toute limite devient dépassable !
On peut aussi voir les contraintes liées au travail ou à la famille. C’est clair que je suis sans enfant et kiné. Mon travail est facilitant. Pour autant, même si c’est un avantage « suffisant », il n’est pas nécessaire. Au fil des rencontres, j’ai vu que tout ou presque était possible.

Au fil des rencontres, j’ai vu que tout ou presque était possible

Aurais-tu des exemples à nous partager ?

Je pense en particulier à un ami kiné, dans la trentaine, avec une femme et des enfants, qui a choisi les remplacements de kiné pour pouvoir, une partie de l’année, suivre une équipe de cyclisme.

Je pense aussi à René, un agriculteur que j’ai rencontré en dormant dans l’Aygo près de son champ. René est retraité. Il cultive ses champs une partie de l’année et, le reste du temps, part voyager à l’étranger ou en France avec le petit camion que lui et sa femme ont pu aménager.

Il y a également John, un ancien pasteur que j’ai rencontré en Nouvelle Zélande. Il est parti étudier la paix à Jérusalem, il baroude et rentre de temps en temps aider ses enfants dans leurs travaux de maison.  

Ou encore Franny, une amie anglaise ostéopathe qui voyage un peu toute l’année. Tantôt volontaire dans un centre de plongée en Nouvelle Zélande (c’est là où je l’ai rencontrée) tantôt à travailler en Angleterre. Un jour, elle a décidé de se rendre de Londres au Maroc sans argent, laissant sa carte bleue à son meilleur ami pour lui montrer que c’était possible ! 

Peux tu nous donner quelques éléments financiers ? Des idées de budget en lien avec ton mode de vie ?

Je prendrai l’exemple de mes 9 mois en Amérique du Sud puis l’aménagement de ma Logan qui est venue remplacer ma Toyota Aygo. Mais avant, je veux insister sur la chance que j’ai eu au départ de n’avoir aucun prêt à la fin de mes études. Et cela, grâce à mes parents.

Alors je vais commencer par mon voyage en Amérique du Sud. L’idée d’aller là-bas est venue lorsque, avec l’une de mes sœurs, nous avons projeté d’aller rendre visite à notre sœur installée au Brésil. J’avais à l’époque 4000 € d’économies et je suis partie sans me fixer de date de retour. J’avais juste une date butoir 9 mois plus tard car je tenais à être en France pour les 90 ans de ma grand-mère. J’allais bien voir combien de temps mon budget me permettrait de tenir sachant que les 4000 € incluaient environ 1000 € de billets d’avion et 600 € d’assurances. J’ai réussi à passer 9 mois sur place alors que je ne pensais pas rester aussi longtemps. Je dépensais peu et, comme je te l’ai dit un peu avant, je ne faisais pas les activités très touristiques. Quand tu te rends compte que pour le prix d’une excursion dans le salar d’Uyuni, tu peux rester un mois de plus en Amérique Latine, selon moi, le choix est vite fait. D’ailleurs, pour l’anecdote, une famille de couchsurfer chez qui j’ai été hébergée m’a emmenée visiter ce site !!.

Trouver sa voie - Interview Ali - nomadisme -  Quand tu te rends compte que pour le prix d'une excursion dans le salar d'Uyuni, tu peux rester un mois de plus en Amérique Latine, selon moi, le choix est vite fait
Trouver sa voie – Interview Ali – nomadisme – Quand tu te rends compte que pour le prix d’une excursion dans le salar d’Uyuni, tu peux rester un mois de plus en Amérique Latine, selon moi, le choix est vite fait
Photo : https://pxhere.com/en/photo/556936

Pour l’aménagement de ma Logan, hormis le prix d’achat d’environ 4000 €, cela m’a coûté moins de 40 € ! Je participais à l’époque -et je continue depuis- au défi « rien de neuf en 2018 ». Mon objectif était d’aménager en réutilisant et en évitant au maximum le neuf. J’ai pu récupérer des planches. J’ai eu accès à la scierie des parents d’une amie en échange de services rendus. Les tissus pour les fenêtre ont été offerts par ma maman. Le matelas m’a été donné.

En fait, tout change lorsque tu revois tes paradigmes. Le réflexe majoritaire aujourd’hui est : « Je veux telle chose, il me faut l’acheter ». Mais personnellement j’ai choisi de m’orienter vers cet autre paradigme : « cette chose est faite par quelqu’un, je peux lui proposer de m’échanger cette chose contre quelque chose que j’ai ou que je peux faire ».

J’aimerais insister sur un point relatif à cette question financière. J’essaie de trouver mon équilibre entre ce que ma « philosophie » actuelle me fait juger bon de faire et l’autre son de cloche qui vient plus du conditionnement social à ce sujet. Je ne veux pas que la peur (de ne pas avoir assez d’argent à la retraite, de ne pas être en mesure d’accéder à la propriété..) dirige ma vie. Dans le même temps, je ne veux pas que d’autres personnes (ma famille notamment) se retrouve a assumer financièrement mes choix s’ils m’arrivait quelque chose. J’ai la sensation que tant que je suis valide tout est possible, je peux passer ma retraite à faire du volontariat dans un centre de méditation par exemple.  Et pour le cas où je ne le serai plus, j’ai fait l’effort de prendre une prévoyance. C’est ma façon de trouver l’équilibre pour le moment.

Pour conclure, pourrais-tu, du tac o tac, nous citer un livre et un film qui t’ont marquée ?

Humm…pas facile…Pour le livre, le premier qui me vient en tête est Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Il est court et m’a été conseillé par ma maman. L’auteur touche à plein de choses et ne te force pas à aller sur tel ou tel chemin. J’en retiens un message simple : « agis sur ce sur quoi tu peux agir, le reste, accepte le! »

Pour le film, ça sera Jeux d’enfants de Yann Samuel. Car il me semble important de nourrir notre enfant intérieur pour garder en nous les bons côtés de l’enfance.

Merci à toi pour ce temps et ces partages. Je te souhaite bon courage pour ces mois sédentaires et à bientôt.

Quant à toi, ami(e) lecteur(trice), n’hésite pas à réagir si ce témoignage te fait envie ou te pose question. Partage, commente, bref…A bientôt également.

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